Question posée en commission au ministre de la Mobilité, Jean-Luc Crucke. Le compte-rendu intégral est à retrouver ici.
Ma question :
Monsieur le ministre, près de quatre mois se sont écoulés depuis notre dernier échange sur ce sujet, au début du mois de juin. Quatre mois durant lesquels les prix à la pompe n’ont cessé d’augmenter. Quatre mois durant lesquels des milliers de familles ont continué à devoir former des choix impossibles entre faire le plein, se chauffer ou remplir le frigo.
À l’horizon, aucune véritable sortie de crise ne semble se dessiner. Le blocage du détroit d’Ormuz se poursuit, tout comme l’agression israélo-américaine contre l’Iran, et l’Europe reste sous perfusion. Aujourd’hui, 97 % de notre pétrole et 90 % de notre gaz sont importés. Aujourd’hui, ce sont Trump, Poutine et les mollahs qui décident du prix de votre plein ici en Europe.
Face à cette situation, la réponse de votre gouvernement se résume jusqu’à présent à quelques dizaines de millions d’euros de compensation destinés aux entreprises, sans véritable mesure structurelle permettant aux ménages de sortir de leur dépendance aux énergies fossiles.
Nous avons pourtant proposé – et nous proposons toujours – une mesure simple, rapide et efficace: dès que le prix du baril dépasse 100 dollars, tous les billets de train seraient proposés à 1 euro, tout comme le stationnement par jour dans les parkings des gares. Le coût de cette mesure est estimé à environ 60 millions d’euros par mois, un montant largement compensé, a priori, par les 46 millions d’euros de TVA supplémentaires générés par la hausse du prix des carburants.
Il s’agit d’une mesure de pouvoir d’achat, ainsi que d’une mesure sociale et de sécurité nationale, parce qu’elle réduirait notre dépendance aux régimes autoritaires. Surtout, c’est l’une des rares mesures qui ne finance pas davantage les énergies fossiles, mais qui aide les citoyens à s’en affranchir. La Lituanie l’a fait dès le 31 mars. La Commission européenne l’a recommandé le 22 avril. Et, en Belgique, toujours rien. Nous attendons, en espérant que cela passe…
Monsieur le ministre, combien de temps encore votre gouvernement va-t-il soutenir un modèle fondé sur la dépendance au pétrole plutôt que d’accélérer la sortie des énergies fossiles? Cette mesure de billets de train à 1 euro est-elle aujourd’hui sur la table du gouvernement? Et si ce n’est pas le cas, quelles mesures structurelles proposez-vous concrètement pour permettre aux ménages de se déplacer sans dépendre du pétrole?
Réponse du ministre :
Chers collègues, les données commerciales récentes de la SNCB confirment en effet une évolution globalement positive de la fréquentation ferroviaire, qui se reflète dans les ventes de tickets et dans le niveau des abonnements domicile-travail, désormais à nouveau supérieur à celui de 2019 et même supérieur à la période antérieure au covid. Cette dynamique est particulièrement visible auprès des voyageurs occasionnels. En juillet et août, 15 millions de voyageurs ont choisi le train, notamment pour des excursions d’un jour. Il s’agit de voyageurs munis d’un ticket et donc sans abonnement, soit une hausse de 9,3 % par rapport à la même période l’an dernier.
Je ne pense toutefois pas que la réponse à la hausse des prix des carburants consiste à instaurer la gratuité ou la quasi-gratuité des déplacements en train. L’expérience tend à montrer que ce type de mesures génère surtout des effets d’aubaine et ne conduit pas, en dépit de son coût élevé, à un report modal structurel. Madame Schiltz, je note également que mon prédécesseur n’a pas non plus pris une telle mesure.
Pour ma part, je plaide pour des mesures structurelles plutôt que conjoncturelles. Je suis en effet convaincu que la question énergétique nous accompagne pour longtemps. L’époque de l’énergie bon marché est révolue. Les solutions recherchées doivent donc également s’inscrire dans la durée. Il convient en premier lieu de réduire notre dépendance énergétique. C’est également bénéfique pour la planète, notamment via une électrification intelligente de la mobilité, à commencer bien sûr par le transport ferroviaire, ainsi qu’une diversification du mix énergétique du pays. J’ai soumis des propositions concrètes en ce sens au gouvernement.
Dans le même temps, il est temps d’oser revoir, en laissant aux citoyens et aux entreprises le temps nécessaire, certains mécanismes fiscaux, dont certains sont quasiment propres à la Belgique, qui encouragent effectivement une utilisation irraisonnée de l’énergie en général et de l’énergie fossile en particulier. Il convient ensuite de continuer à développer une offre ferroviaire de qualité, plus fréquente, plus tôt le matin et plus tard le soir, correctement structurée entre les trains IC rapides et confortables et une desserte plus fine des villes et des territoires, et mieux intégrée sur les plans horaire comme tarifaire, avec les transports régionaux et les autres modes de transport.
Le nouveau plan de transport de la SNCB, dévoilé ces derniers jours, va dans ce sens. Pour constituer une véritable alternative à la voiture individuelle, il faut en effet d’abord pouvoir se rendre à destination de manière simple et fiable en transport public. Rendre gratuit un train qui ne circule pas, ou pas au bon moment, ne contribue guère à aider nos concitoyens à se passer de leur voiture.
C’est précisément pourquoi la mise en œuvre progressive des engagements du contrat de service public 2023-2032 est essentielle. Celui-ci prévoit notamment une augmentation de l’offre ferroviaire, comme vous le savez, un renforcement des correspondances et une amélioration de l’offre suburbaine.
Il ne faut pas non plus perdre de vue que le service ferroviaire représente déjà un coût important pour les finances publiques, notamment parce que la politique tarifaire veille à garantir l’accessibilité financière du train à l’ensemble des publics. Les abonnements scolaires sont très démocratiques. Les employeurs et l’État contribuent directement et de manière importante au coût des abonnements domicile-travail. Les tarifs sociaux avantageux sont disponibles pour les personnes bénéficiant de l’intervention majorée, ainsi que pour les jeunes et les seniors.
La SNCB a en outre introduit, via son offre Train+, de nouvelles réductions pour les personnes qui se déplacent fréquemment en dehors des heures de pointe, a baissé le plafond en vigueur pour les longs trajets et appliqué de manière plus systématique des réductions aux trajets courts. Cette nouvelle offre tarifaire semble d’ailleurs plébiscitée par les voyageurs depuis son lancement. Le prix du billet de train n’est donc objectivement pas le principal obstacle à l’utilisation du train. Néanmoins, les recettes issues des billets restent essentielles à l’équilibre financier du système ferroviaire, d’autant que celui-ci est lui-même confronté à l’augmentation des prix d’énergie.
S’agissant de la répartition géographique de la croissance de la fréquentation, la SNCB suit l’évolution du nombre de voyageurs et des ventes de titres de transport. Elle dispose en interne d’informations plus détaillées, notamment par catégorie de produits, qui lui permettent d’analyser les effets des mesures commerciales et tarifaires. Les données globales de fréquentation sont publiées dans ses rapports annuels et font également l’objet d’un suivi dans le cadre du dialogue de performance avec l’État. L’enjeu est dès lors de transformer la dynamique actuelle de la fréquentation en fidélisation durable. Cela passe par plusieurs leviers complémentaires: une offre tarifaire plus simple, plus transparente et plus attractive; des formules adaptées aussi bien aux voyageurs fréquents qu’aux voyageurs occasionnels; le développement de produits tels que Train+; l’amélioration continue de l’information aux voyageurs; la poursuite des investissements ainsi que la mise en œuvre progressive du contrat de service public.
Les premiers résultats sont encourageants, comme je l’ai signalé. Au premier semestre 2026, la satisfaction des voyageurs poursuit sa progression.
Vous aurez donc compris que je n’entends pas aller dans le sens de l’introduction d’une quasi-gratuité du train, que ce soit de manière temporaire ou structurelle. Je privilégie des leviers qui permettent, au contraire, de faire du train une alternative fiable, durable et structurelle. L’objectif est de nous appuyer sur la dynamique actuelle pour fidéliser les voyageurs qui utilisent déjà le rail et attirer durablement les nouveaux usagers.
Ma réplique :
Monsieur le ministre, je pense qu’il ne faut pas opposer les mesures de crise aux mesures structurelles. Au contraire, elles doivent être complémentaires et il faut pouvoir activer très rapidement des mesures de crise quand elles sont là – en l’occurrence, ce qu’on est en train de traverser et qui ne va pas s’arrêter demain, malheureusement – et, en effet, des mesures structurelles pour renforcer cet outil précieux, ce bijou de famille, qu’est le rail.
Alors, vous nous dites que le train coûte déjà assez cher aux citoyens. Mais le train, ce n’est pas un coût, c’est un investissement. En réalité, chaque euro investi dans le rail nous permet à la fois de remplir nos objectifs climatiques et de désengorger nos routes. Ainsi, la FEB a fait part pendant la Semaine de la Mobilité des griefs que lui inspirait le coût faramineux des embouteillages. À un moment, il faut pouvoir dialoguer avec la FEB sur le financement des services publics parce qu’aujourd’hui, c’est la clé pour avoir des travailleurs qui arrivent à leur réunion et au travail ou qui peuvent même travailler dans le train. Je pense sincèrement que vous devez changer d’approche par rapport au financement de la SNCB.
Bref, je pense qu’abaisser les tarifs drastiquement pendant les périodes de crise est une option. Du reste, les instances européennes elles-mêmes partagent cette opinion. Dès lors, je vous le demande: que mettez-vous, vous, sur la table? Quelle est votre option? Comment comptez-vous inciter davantage de citoyens à prendre le train?
Aujourd’hui, le pouvoir d’achat est sous pression. Les ménages ont du mal à dégager des marges quand ils doivent déjà payer le plein et faire face à toute une série de coûts de plus en plus élevés. Pouvoir rendre le rail extrêmement accessible afin qu’ils puissent opérer un report modal, cela me paraît intéressant. Vous n’êtes pas de cet avis, mais je n’entends pas les solutions alternatives que vous nous proposez. Cela ne me rassure pas, étant donné que ces négociations doivent se tenir au sein de votre gouvernement. Je vous remercie.

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