Intervention en plénière adressée au vice-premier ministre, ministre des Affaires sociales et de la Santé publique, chargé de la Lutte contre la pauvreté, Frank Vandenbroucke, compte rendu intégral à retrouver ici.
Mon intervention :
Madame la présidente, chers collègues,
je commencerai d’abord par exprimer le fait qu’à nouveau, ce gouvernement vient avec un texte confus, un texte fourre-tout. On y retrouve des mesures en matière d’énergie, des mesures en matière d’indexation. Au final, cela rend les choses complètement incompréhensibles pour la majorité des citoyens. Nous sommes là à nouveau face à un problème démocratique de transparence du travail politique que nous menons dans ce Parlement. Par ailleurs, nous l’avons déjà répété plusieurs fois, ce texte ne tient plus la route, étant donné que c’est la transposition d’un accord budgétaire qui était censé atteindre certains objectifs, mais dont des pans entiers ont été supprimés, notamment par le côté bancal de certaines mesures.
Rappelons par exemple la taxation des plats à emporter qui a finalement été annulée. Nous nous retrouvons avec un puzzle dont il manque plusieurs pièces et qui n’a finalement plus aucun sens, à part d’appauvrir les travailleuses et les travailleurs, mais aussi les pensionnés. Nous ne comprenons pas cet entêtement de la majorité, qui veut absolument faire aboutir cette loi- programme. Par ailleurs, n’oublions pas que ce texte a été proposé dans un autre contexte, presque une autre époque, avant qu’éclate la guerre en Iran, que les prix de l’énergie flambent et que le pouvoir d’achat des citoyens soit atteint comme il l’est aujourd’hui. Je ne comprends pas, nous ne comprenons pas, et les manifestants et manifestantes que j’ai vus aujourd’hui dans les rues ne comprennent pas que vous ne puissiez pas avoir l’honnêteté intellectuelle de regarder la réalité en face et de prendre vos responsabilités pour revoir votre copie. Vous vous entêtez avec un texte qui ne correspond pas du tout, qui ne répond pas du tout aux réalités des citoyens et aux enjeux d’aujourd’hui.
Revenons un peu sur le fond. Avec cette mesure, vous avez décidé de plafonner l’indexation des salaires au-delà de 4 000 euros brut. C’est environ 2 700 euros net par mois. Les personnes qui gagnent 2 700 euros net par mois vont se voir plafonner leur indexation, et ainsi de suite. C’est en réalité la moitié des travailleurs et des travailleuses de ce pays. Que cela signifie-t-il concrètement? Quand, comme actuellement, le coût de la vie augmente, que l’inflation s’emballe, que les coûts de l’énergie explosent, que le caddie devient plus cher, ce sont ces Belges-là qui ne pourront pas suivre de la même manière avec leur salaire, ainsi que les pensionnés. Vous nous justifiez cette mesure en disant: « Mais nous sommes dans une période de crise très grave, tout le monde doit faire des efforts, tout le monde doit prendre ses responsabilités ». Mais est-ce que ce sont vraiment les épaules les plus larges que vous êtes en train de cibler ici? Soyons un peu sérieux.
Ceux dont nous parlons ici, ce sont – par exemple – des enseignants et des enseignantes, qui font par ailleurs également l’objet d’offensives au niveau du gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, à qui on demande de prester deux heures en plus par semaine gratuitement. Ils vont devoir travailler plus le week-end et en soirée afin de fournir la même qualité d’enseignement et le même accompagnement à leurs élèves. Ici, au niveau fédéral, vous leur dites qu’en plus de ces deux heures supplémentaires à prester par semaine, ils vont gagner moins. C’est le message que vous adressez aux enseignants qui se lèvent chaque matin pour éduquer vos enfants. Ce sont des ouvriers spécialisés dans l’automobile, dans la métallurgie, dans l’agroalimentaire, dans la logistique, des métiers pénibles et physiquement exigeants, des personnes qui devront peut-être se retrouver sur l’assurance maladie parce qu’elles auront été broyées par leur travail; à ce moment-là, vous n’aurez plus aucun scrupule et les traînerez dans la boue en les traitant de profiteurs et de profiteuses. Ce sont les travailleurs de nuit, dont vous êtes par ailleurs en train de raboter les possibilités d’avoir une prime de nuit. Ce sont les infirmières, celles qu’on applaudissait pendant le Covid, qui, dans un secteur rencontrant des problèmes de pénurie énormes, portent à bout de bras toute notre santé. Il s’agit d’un pan de la société totalement indispensable, et pourtant, les seules réponses que ce gouvernement apporte à ces personnes, c’est de leur dire: « Vous ne voulez pas travailler? On donnera votre travail à d’autres, qui sont moins diplômés et qui gagneront moins d’argent. » Ce sont également les employés de la chimie, les travailleurs portuaires, des gens qui se lèvent tôt, ceux que vous aviez pourtant prétendu défendre pendant toute la campagne.
Mais qui sont les véritables épaules les plus larges auxquelles vous refusez de toucher? Ce sont les rentiers, les spéculateurs, les actionnaires de TotalEnergies – qui a dégagé 5,8 milliards de surprofits pendant cette crise, en trois mois, montant que vous refusez d’aller rechercher pour soutenir les citoyens et les citoyennes. Ce sont aussi ceux qui disposent d’un patrimoine hérité, comme la grande majorité des milliardaires, parce que non, chers collègues, personne ne devient milliardaire en se levant le matin et en travaillant, c’est mécaniquement et mathématiquement impossible.
Ces dernières années, Marc Coucke s’est offert une villa à 30 millions d’euros à Knokke. Parmi les 17 milliardaires présents en Belgique, on retrouve Éric Wittouck, dont la fortune est estimée à 9 milliards de dollars, Nicolas D’Ieteren, avec plus de 5 milliards, ou encore Fernand Huts, dont la fortune a augmenté de 38 % en un an. Pourquoi ne pas faire en sorte que ces personnes‑là, que ces patrimoines-là, contribuent à l’effort que vous appelez de vos vœux? Oui, il y a des efforts à faire et des dépenses publiques à mener, mais allez chercher l’argent là où il est! Ce sont même des milliardaires qui réclament eux-mêmes d’être taxés et que leur patrimoine soit mis à contribution.
Venons-en au point le plus problématique de cette réforme. Vous nous dites que cette mesure est temporaire, mais en réalité, le texte dit autre chose. Les articles 55 et 56 précisent que les indexations futures seront calculées sur des salaires déjà plafonnés. Cela signifie que les plafonnements vont se cumuler dans le temps, et que cette perte de salaire va s’accumuler sur le long terme. Par exemple, une enseignante du secondaire de 47 ans, mère célibataire, qui gagne 4 455 euros bruts par mois, soit environ 2 800 euros nets, perdra 127 euros cette année. Et au total, sur l’ensemble de sa carrière, elle perdra 6 340 euros. Il en est de même pour une infirmière qui gagne 5 020 euros bruts par mois, soit environ 3 150 euros nets: elle perdra presque 300 euros par an jusqu’en 2027, et presque 600 euros à partir de 2028. Au total, avec toutes ces pertes cumulées, elle perdra 13 590 euros sur l’ensemble de sa carrière. Le Conseil d’État a pointé ce problème. Il a demandé davantage de clarté sur l’effet réel du dispositif, sur sa portée et sur ses conséquences concrètes. Mais vous n’avez absolument rien changé sur le fond, comme d’habitude. La vérité, c’est qu’en réalité vous êtes en train de créer une infrastructure juridique et technique de plafonnement salarial. Qu’est‑ce qui empêchera de futurs gouvernements de l’utiliser à leur tour? C’est évidemment une crainte. Les prochains gouvernements pourront dire: « Voilà, on a besoin d’un peu d’argent, on va plafonner l’indexation des salaires. » Ce n’est donc absolument pas une mesure de crise ponctuelle, temporaire, qu’on ne refera plus jamais. C’est faux, et vous le savez très bien.
Venons-en à un autre point extrêmement problématique: celui des retraités. Nous avons parlé des 4 000 euros bruts pour les travailleurs et les travailleuses. Or, ici, cela dépasse l’entendement: avec 2 000 euros bruts par mois, vous êtes considérés comme les retraités les plus riches dont on plafonne l’indexation. C’est quand même incroyable! Par ailleurs, leurs dépenses sont plus élevées, en particulier pour les soins de santé, mais également pour l’énergie, le logement, l’alimentation. Pourquoi donc appauvrir des personnes qui ont donné de leur temps et de leur énergie pour travailler comme on leur a demandé de le faire? Et puis, désormais, en bout de course, elles se verront infliger une punition, alors qu’elle n’ont a priori rien fait pour le mériter, mais avec de véritables conséquences puisqu’elles s’appauvriront. Qui refuserait qu’une grand-mère puisse offrir un petit cadeau à ses petits-enfants à Noël? Voulons-nous franchement de cette société-là?
Aujourd’hui, d’autres solutions sont possibles. Vous pouviez ainsi décider de globaliser les revenus, pour qu’un euro du capital ou du patrimoine immobilier soit imposé comme un euro du travail. Selon les syndicats, cela ramènerait près de 13 milliards d’euros dans les caisses de l’État. Vous pouvez aller chercher ces montants. Cela, ce serait de la vraie justice fiscale, mais vous refusez de le faire. La cotisation sur les flexi-jobs et les jobs étudiant est également une décision qui coûte énormément au budget de l’État, alors qu’ils usurpent des métiers dont nous avons cruellement besoin pour, comme vous prétendez vouloir le faire, remettre au travail des gens qui sont éloignés de l’emploi. En réalité, vous créez ces jobs alternatifs, qui s’ajoutent à un autre travail, mais sans qu’ils rapportent le moindre euro au budget de l’État. D’autres solutions existent. Or, vous avez décidé de former un choix politique qui est celui d’appauvrir les travailleurs et les travailleuses de notre pays

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