Question posée en commission à Vanessa Matz, ministre de l’Action et de la Modernisation publique. Compte rendu intégral à retrouver ici.  

 

Ma question

Madame la ministre, on assiste depuis près d’ un mois à un mouvement de grève en cours chez bpost. Ce mouvement dure en raison de l’attitude complètement fermée de la direction, qui a unilatéralement décidé de changements radicaux pour ses travailleurs. Ce qui est vraiment intéressant dans ce mouvement de grève, c’est qu’il ne s’agit pas d’un mouvement pour l’augmentation du prix des chèques-repas, ni contre une restructuration mais qui porte sur la question du temps et de l’organisation familiale. Ce que disent aujourd’hui les travailleurs et les travailleuses c’est: « Comment vais-je faire pour aller chercher mes enfants à l’école? » Ces personnes ont choisi un métier qui a des contraintes, comme le fait de commencer tôt, mais il permet aussi, dans l’équilibre avec le conjoint ou la conjointe, de pouvoir assumer le rendez-vous chez le dentiste que l’on ne peut pas fixer à 20 h 00, ou d’aller chercher les enfants à une heure raisonnable.En imposant à des travailleurs – il est quand même question de 27 000 personnes – un changement de rythme de manière unilatérale sans aller chercher une discussion ou un compromis, il y a effectivement un blocage. Au-delà de ces travailleurs qui sont très stigmatisés par certains, il est intéressant de sentir qu’une grande partie des réformes actuellement mises en place par ce gouvernement visent à instaurer un modèle de ce type dans l’ensemble de la société. Quand je vois les levées de bouclier à cette échelle-là, je pense que cela montre à quel point ce gouvernement est en train de faire fausse route.

Madame la ministre, quel est votre point de vue sur l’attitude de la direction dans cette séquence? Dans un contexte social déjà tendu, considérez-vous qu’il soit acceptable que la direction d’une entreprise publique ayant une responsabilité sociétale s’enterre dans un schéma si dur de négociation au lieu d’accepter un dialogue constructif? Quels sont les actes que vous allez poser pour que la situation puisse s’apaiser et que les droits sociaux des travailleurs et des travailleuses soient respectés? J’enchaîne avec ma deuxième question.

Madame la ministre, toute cette discussion nous amène à un questionnement plus large sur cette responsabilité sociétale de bpost. À ce jour, personne ne conteste que le rôle historique de distribution du courrier chez bpost ait changé. Mais ce plan de transformation sociale, que tente d’imposer la direction, est particulièrement dur et il est d’autant plus injuste au vu de certains choix qui sont posés par la direction, qui sont, eux, beaucoup plus risqués et, finalement, plus légers par rapport aux enjeux financiers qu’on nous décrit comme tendus pour justifier ces réformes. Je pense, par exemple, à des paris risqués en matière d’investissements, à des pertes ayant été liées à certains investissements aux États-Unis, au renflouement des filiales sans vraiment voir où cela nous mène. Par ailleurs, on pense à la rémunération du CEO de l’entreprise, qui a perçu plus d’un million d’euro en 2025. Il semblerait que ces montants pourraient encore considérablement augmenter dans les années à venir, lorsque le versement d’une prime débutera, à long terme. Madame la ministre, quelle est votre vision pour le futur de bpost? Me rejoignez-vous sur le fait que son objectif de rentabilité ne doit pas être atteint en s’alignant sur les conditions de travail déplorables pratiquées par la concurrence? Vous engagez-vous à ce que bpost assume son caractère d’entreprise publique en dégageant une solution respectueuse des travailleurs et des travailleuses? Quelles actions entreprendrez-vous pour ramener la sérénité au sein de cette entreprise publique et, plus largement, quelles actions entreprendrez-vous au sein de votre gouvernement pour assurer le respect de la législation économique et sociale pour tous les acteurs du secteur?

 

Réponse de la ministre :

Mon rôle, comme ministre de tutelle en charge des Entreprises publiques, est de favoriser la bonne tenue du dialogue social et de mettre en présence les différentes parties. Il n’est pas dans mes compétences d’interférer sur le fond d’un accord.

Depuis le début de ce mouvement, approximativement 48 heures plus tard, je suis restée pleinement à l’écoute en recevant les syndicats, en écoutant la direction et en essayant de trouver un chemin. Depuis le début du conflit, j’ai parlé à plusieurs reprises avec les syndicats ainsi qu’avec la direction afin de rapprocher les points de vue. J’entends et je comprends les inquiétudes exprimées par les travailleurs et les organisations syndicales, notamment en ce qui concerne l’organisation du travail, les conditions de travail ainsi que l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée. Ces préoccupations sont compréhensibles et doivent être prises au sérieux.

Je sais bien que les changements ont un réel impact sur la vie quotidienne des travailleurs. Pour celles et ceux qui ont construit leur équilibre de vie autour de leurs horaires actuels, qu’il s’agisse de la garde d’enfants, de l’organisation familiale ou d’activités complémentaires, ces changements représentent une difficulté réelle. Cela devait être entendu et cela l’a été. C’est pourquoi il est important d’accompagner les personnes de manière adéquate et humaine.

En même temps, nous devons être honnêtes : bpost traverse une période de grands changements. Les syndicats l’ont d’ailleurs déjà dit à plusieurs reprises. La diminution continue du volume de courrier, combinée à la croissance de la distribution des colis, impose à l’entreprise d’adapter son organisation dans un environnement particulièrement concurrentiel. Le développement rapide du commerce électronique a considérablement modifié le comportement des consommateurs. En 2024, 79 % des Belges ont effectué des achats en ligne, ce qui représente 179 millions de transactions et 17,4 milliards d’euros d’achats. Le commerce en ligne n’est donc plus un phénomène marginal ni un comportement occasionnel. Il est impératif d’en tenir compte dans la stratégie de développement de nos entreprises.

Ces changements dépassent la Belgique et concernent l’ensemble du secteur postal européen. L’objectif est que l’entreprise puisse s’adapter afin que le travail puisse se poursuivre, que les emplois soient maintenus et que le service aux citoyens reste de qualité. Malgré ces efforts, il est apparu que les discussions n’ont pas permis d’aboutir à une solution immédiate. C’est pourquoi j’ai décidé, il y a déjà une semaine, de solliciter le SPF Emploi afin que des conciliateurs sociaux puissent être désignés rapidement. Depuis une semaine, deux conciliateurs sont à l’œuvre pour accompagner les parties. Leur rôle a été essentiel. En tant qu’acteurs neutres, ils facilitent le dialogue et travaillent à la recherche de solutions équilibrées. Leur travail a permis d’obtenir, dès jeudi soir, un préaccord entre les parties, qui ont souhaité le signer elles-mêmes.Je ne connais pas la teneur de l’accord, puisque toutes les parties ont souhaité qu’il soit à destination exclusive des travailleurs de bpost et qu’il puisse leur être expliqué avant de se prononcer sur son contenu.

Au demeurant, en ma qualité de ministre de tutelle, je n’ai pas à connaître le contenu de cet accord ni à y interférer, puisqu’il est le résultat de la négociation qui s’est tenue entre les partenaires sociaux. Mon rôle est, comme j’ai déjà pu le souligner, de mettre les parties en présence afin que le dialogue social s’exerce pleinement, comme ce fut le cas en l’occurrence avec la désignation des conciliateurs sociaux.

Je resterai pleinement attentive à l’évolution de la situation et continuerai à assumer mon rôle avec détermination afin de favoriser un dialogue social responsable et de permettre l’émergence de solutions équilibrées dans l’intérêt de l’entreprise, de ses travailleurs et évidemment des citoyens.

Ma réplique :

Merci pour vos réponses, madame la ministre. Dans cette course effrénée depuis au moins 10 ans dans un secteur ultra compétitif, il importe de rappeler que bpost a un rôle sociétal majeur à jouer. D’abord, parce qu’elle remplit une mission de service public, à savoir distribuer le courrier aux citoyens et aux entreprises. Et puis parce que bpost donne le la sur les conditions de travail dans le secteur de la distribution. C’est elle qui, aujourd’hui, tire les conditions de travail vers le haut. J’entendais un syndicaliste expliquer cela et s’inquiéter, alors qu’il travaille chez bpost, pour les sous-traitants d’Amazon, par exemple, qui, si bpost lâche et diminue ses conditions pour se lancer dans cette course folle, trinqueront encore plus. Je vous entends dire que ce n’est pas un secteur anecdotique et qu’on ne peut pas laisser bpost en dehors de ce marché. Évidemment! Et c’est pour cela que nous avons besoin du politique, pour remettre de l’ordre dans ce Far-West. C’est un secteur qui épuise, qui écrase, qui fait en sorte que les travailleurs deviennent des esclaves modernes. Nous ne pouvons pas tolérer cela en Belgique! Et les clients qui commandent de plus en plus en ligne, en effet, ne vont pas se délocaliser à l’étranger ou sur un autre continent. Ils sont là! Et donc, nous avons la possibilité de remettre de l’ordre, des règles et des protections autour de ces travailleurs et de ces travailleuses qui méritent du respect. Je voudrais avoir une pensée pour ces personnes qui, pendant un mois, ont tenu bon, ont perdu du salaire pour défendre des conditions de travail, et qui vont aussi permettre, en cascade, de défendre des conditions ailleurs, dans d’autres entreprises, où les travailleurs n’ont pas la possibilité de se mettre en grève.