Question orale jointe posée au ministre David Clarinval lors de la commission Affaires sociales, le 4 février 2026. Le compte rendu intégral peut être lu ici.

Ma question : 

Monsieur le ministre,

si vous prenez le Voka, le cabinet Clarinval et Anvers, vous avez un triangle, le triangle des Bermudes, dans lequel se sont retrouvées 8 000 personnes qui, aujourd’hui, touchent une allocation tout en travaillant en flexi-job. Franchement ! Et Les Engagés regardent depuis leur radeau en se disant : « Houla, qu’est-ce qu’on a fait? »

Avec votre gouvernement, vous avez fait de l’augmentation des flexi-jobs un objectif politique : des flexi-jobs partout, tout le temps, dans tous les secteurs, sans aucune évaluation du système mis en place en 2013, alors que c’était un engagement. Et là, vous atteignez votre objectif, soit une augmentation de 18 % du volume de flexi-jobs dans notre pays. On constate donc que des personnes cumulent des temps partiels ou flexi-jobs. Elles ne le font pas par plaisir, mais parce que la réalité devant laquelle vous les placez fait en sorte que c’est plus avantageux pour elles, seulement à court terme évidemment puisqu’elles ne cotisent pas pour leur droit à la pension ou au chômage. À court terme, ces choix-là sont favorisés, poussés, incités par vos politiques.

Le marché du travail est marqué aujourd’hui par des salaires insuffisants et une qualité de l’emploi dégradée. Une nouvelle étude sortie voici une semaine montre d’ailleurs qu’il y a de plus en plus de travailleurs pauvres à travers le monde, également en Belgique.

Il y a, ensuite, une pression accrue sur les droits sociaux et une promotion de statuts faiblement cotisés qui présentent des solutions à la pénurie ou au pouvoir d’achat.

Aujourd’hui, pour justifier vos réformes, vous invoquez systématiquement avec vos collègues – on en parlait hier encore avec M. Jambon – la préservation à tout prix de la sécurité sociale. Or on constate qu’on est en train de vider structurellement les caisses de la sécurité sociale en multipliant les systèmes de type flexi-job mais aussi les heures supplémentaires défiscalisées. À cela s’ajoute le fait de pouvoir travailler comme étudiant, également dans un contexte où on ne cotise pas. Ces systèmes sont en concurrence directe avec la création d’emplois durables, stables et en CDI qui permettent de cotiser pour la sécurité sociale, et donc de financer les pensions d’aujourd’hui et de demain et de constituer des droits à ces personnes.

Monsieur le ministre,

avez-vous anticipé le fait que vos réformes rendent aujourd’hui économiquement rationnel l’évitement du travail à temps plein ? Comment comptez-vous garantir le financement de la sécurité sociale dans un système qui favorise structurellement des emplois peu ou pas cotisants ? Enfin, où placez-vous concrètement la limite politique à l’extension des flexi-jobs, y compris lorsqu’ils entrent en concurrence directe avec l’emploi classique ?

La réponse du ministre :

Le gouvernement s’est fixé pour objectif de tendre vers un taux d’emploi de 80 %. À cette fin, nous allons accroître la différence entre le fait de travailler et celui de ne pas travailler, en misant sur la réduction des charges afin de créer des emplois supplémentaires, de préférence des emplois fixes à temps plein.

Par ailleurs, le marché du travail en Belgique demeure aujourd’hui trop rigide par rapport à celui de nos voisins. C’est pourquoi nous continuons à miser sur la modernisation du droit du travail et sur une plus grande flexibilité. Les flexi-jobs peuvent répondre aux besoins spécifiques tant des employeurs que des travailleurs. Pour les travailleurs concernés, ils constituent une source de revenus complémentaires. Pour les employeurs, ils permettent de faire face aux pics d’activité et à la pénurie de main-d’œuvre sur le marché du travail.

Il convient également de garder à l’esprit que toute forme d’emploi contribue à l’activité économique de notre pays, au pouvoir d’achat et, par conséquent, au financement des pouvoirs publics et de la sécurité sociale. Bien que les cotisations sur les flexi-jobs soient moins élevées, il est probable que, sans ce statut, ces emplois ne seraient ni créés ni exercés, ce qui serait préjudiciable tant pour les travailleurs que les pouvoirs publics. Comme vous le savez, les flexi-jobs sont particulièrement adaptés aux entreprises confrontées à une charge de travail irrégulière, à des pics saisonniers ou à des pénuries structurelles de personnel.

Le fait que les travailleurs et les retraités puissent arrondir leurs fins de mois de manière fiscalement avantageuse augmente l’offre de main-d’œuvre et permet d’atténuer la pénurie sur le marché du travail. Les données les plus récentes de l’ONSS indiquent également une augmentation de la proportion de retraités parmi les flexi-jobbers. Au deuxième trimestre 2025, ceux-ci représentent 18,7 % de l’ensemble des flexi-jobbers, mais assurent 29,2 % du volume de travail.

En ce qui concerne les secteurs au deuxième trimestre 2025, l’horeca, suivi du secteur de l’intérim et du commerce, reste celui qui compte le plus grand nombre de flexi-jobs. Comme vous le savez, des données statistiques plus détaillées sont disponibles sur le site internet de l’ONSS.

Enfin, je me permets de mentionner les analyses dont le Bureau fédéral du Plan et la Cour des comptes ont été légalement chargés et qui ont été récemment transmises au Conseil National du Travail. Les conclusions définitives sont attendues pour cet été.

En ce qui concerne les questions relatives à la combinaison d’allocations avec un flexi-job, je tiens tout d’abord à préciser les éléments suivants. L’avant-projet de loi relatif à l’extension des flexi-jobs à l’ensemble des secteurs, que j’ai élaboré conjointement avec le collègue Vandenbroucke, a été approuvé en première lecture en Conseil des ministres le 5 décembre 2025. Il est actuellement soumis aux différentes procédures d’avis prévues pour le secteur public. L’avis de la Commission Entreprises publiques a déjà été rendu le 6 janvier dernier. Celui du Comité A est attendu prochainement. Le projet sera ensuite transmis au Conseil d’État avant d’être soumis au Parlement sous la forme d’une loi distincte.

Nous comprenons que de nombreux secteurs attendent cette extension, mais nous devons suivre les procédures obligatoires afin de créer un cadre juridique. En guise de parenthèse, vous devez savoir que c’est l’un des dossiers à propos desquels je reçois le plus de courrier au cabinet. C’est incroyable: chaque jour, de nombreuses personnes me demandent, à l’instar de M. Van Quickenborne, quand elles vont pouvoir travailler en flexi-job, car elles aimeraient bien le faire, mais sans que ce soit possible pour le moment. D’autres branches d’activité me signalent qu’elles souhaiteraient engager des flexi-jobs, mais qu’elles ne peuvent le faire pour l’instant. C’est l’un des courriers que je reçois le plus fréquemment au cabinet. Les situations évoquées dans différents articles de presse ne sont, dès lors, ni neuves ni le fruit de cette nouvelle réglementation.

Ma réplique : 

Monsieur le ministre,

vous nous expliquez que vous recevez beaucoup de coups de fil de différents employeurs qui vous contactent pour mettre en œuvre des réformes, et que vous le faites. Ce n’est pas ce que nous attendons du ministre de l’Emploi. Ce qui est attendu de vous, c’est de prévoir, de défendre les intérêts de la société et d’organiser le vivre ensemble.

En effet, il y a les demandes court-termistes des employeurs qui voudraient pouvoir engager des travailleurs en flexi-job. Mais vous pouvez répondre à ces demandes de différentes manières, notamment en préservant un équilibre avec les intérêts des employés et de la population. Aujourd’hui, cet équilibre n’existe pas dans vos démarches. C’est ce que vous venez de nous démontrer à nouveau. 

Vous nous parlez de votre projet de loi qui va étendre les flexi-jobs à tous les secteurs, et des avis qui vont être reçus. Eh bien, nous nous réjouissons de voir de quelle manière vous allez tenir compte des différents avis reçus! Si c’est comme d’habitude, vous allez juste faire un classement vertical et ne pas intégrer les remarques, les évaluations dans le projet de loi. Nous commençons à vous connaître! Franchement, cette manière de faire est extrêmement problématique.

Aujourd’hui, nous sommes en train de mettre le doigt sur une des nombreuses conséquences négatives et non anticipées de vos politiques. Ce qui est en train de se passer est grave, vraiment grave. 

 Vous pourriez faire en sorte que des emplois de qualité et, en effet, finançables par les employeurs, soient créés en Belgique – avec de la prévisibilité, avec des contrats et des horaires qui permettent de se projeter dans la vie, de contracter un emprunt pour s’acheter une maison, de savoir si on pourra inscrire son enfant à la danse et aller le rechercher à l’heure, etc. Or, vous multipliez ce régime de flexi-jobs, dans un contexte où des travailleurs sont contraints de les prendre parce que tout augmente. Le coût de la vie augmente, et donc ces personnes doivent cumuler deux boulots. C’est le même système qu’aux États-Unis, où des personnes ont deux ou trois emplois.

C’est une augmentation du temps de travail pour certains, tandis que d’autres restent sur le carreau et n’ont pas accès à l’emploi, notamment les personnes exclues du chômage qui, aujourd’hui ne parviennent pas à retrouver un boulot. C’est en particulier le cas de certaines catégories de la population, notamment les personnes de 55 ans et plus, qui sont extrêmement discriminées. Contre les discriminations, vous ne faites rien non plus à ce niveau-là. 

Cette situation montre à quel point ces réformes sont absurdes. Ce dont nous avons besoin, c’est d’une véritable réforme fiscale qui revalorise les salaires et fait en sorte qu’un euro gagné, que ce soit en travaillant ou en spéculant, soit taxé de la même manière, et que nous puissions faire en sorte que des emplois durables soient créés dans notre pays. Aujourd’hui, ce n’est pas ce que nous voyons.

Pour répondre aux Engagés, nous n’avons pas vraiment compris votre position. Vous nous dites qu’il faut des emplois convenables, mais qu’un flexi-job est un choix, pas une obligation. Mais en fait, vous dites tout et n’importe quoi. Pour moi, ce n’est pas de la nuance, c’est juste noyer le poisson.