Mon interpellation au ministre de l’Emploi, David Clarinval, le jeudi 15 janvier 2026 en plénière. Le compte rendu intégral de la séance se trouve ici.
Mon intervention :
Monsieur le Ministre,
Votre réforme limitant dans le temps les allocations de chômage suscite énormément d’inquiétude parmi les aidants-proches qui vont perdre leurs droits sociaux et leurs revenus.
Les aidants-proches, ce sont ces parents d’enfants en situation de handicap sévère, ces personnes s’occupant d’un parent en soins palliatifs ou atteint d’une maladie grave.
La Ligue des familles, l’asbl Aidants Proches, la fondation SUSA et les parents eux-mêmes vous alertent depuis des mois sur les conséquences de votre réforme. Rien n’y a fait, vous avez fait la sourde oreille. Rappelez-vous au moment du vote de votre projet de loi cet été, nous avions déposé des amendements pour protéger les aidants proches. Les députés de l’Arizona les ont rejetés. Et aujourd’hui, nous y sommes, les conséquences dramatiques voient déjà le jour.
La presse a révélé cette semaine le cas de Dimitri, un papa qui s’occupe à temps plein de son fils Milan depuis 17 ans, lourdement handicapé. Il doit le nourrir, le laver, dormir avec lui au cas où il ferait une crise d’épilepsie dans son sommeil. Le cas de Dimitri n’est pas isolé – des centaines, voire des milliers de familles partagent la même réalité.
Et Dimitri le dit lui-même : il est apte à travailler, il a envie de travailler, mais sa réalité ne le lui permet pas.
Son indisponibilité au travail n’est ni volontaire, ni temporaire, ni abusive.
Elle résulte d’un choix de société implicite : celui de confier à certaines familles la prise en charge du handicap de leur proche faute d’institutions suffisantes, sans leur reconnaître un statut social et des droits adaptés.
La moindre des choses serait de compenser cela. Et non. Vous faites l’inverse. Vous limitez leurs droits, sans mécanisme structurel permettant de tenir compte de leurs contraintes.
Dans une réponse adressée à un parent, vous avez indiqué rester attentif à ce que la réforme ne produise pas d’effets manifestement inéquitables pour ces familles. Mais vous avez refusé de recevoir une association qui tentait de vous sensibiliser aux drames humains que la réforme pouvait provoquer.
Interrogé par SudPresse sur la situation de ce groupe, vous avez déclaré « ne pas être en charge des matières familiales ou du soutien aux personnes handicapées”.
J’étais très étonnée de lire cette réaction. La limitation du chômage dans le temps, les conditions de dispense et les allocations relèvent pleinement de vos compétences. Vous auriez pu créer une exception le temps qu’un statut soit créé, et vous avez choisi de ne pas le faire.
Nous avons trois demandes claires pour votre gouvernement :
- De mettre en place un statut social pour les aidants-proches, leur permettant de jouir des droits en découlant, ainsi que d’une protection financière à la hauteur pour subvenir à leurs besoins et à ceux qu’ils aident.
- Le temps de la création et de la mise en place de ce statut, d’exonérer les aidants-proches de l’exclusion du chômage.
- De mener une étude sur les conséquences de la limitation des allocations de chômage, afin de cibler des mesures de protection pour d’autres publics spécifiques qui le nécessiteraient.
Monsieur le ministre, mes questions sont claires :
- Combien d’aidants proches risquent d’être exclus?
- Quelles mesures concrètes relevant de l’ONEM et du régime du chômage comptez-vous mettre en place avant la prochaine vague d’exclusion pour éviter que des parents d’enfants lourdement handicapés ou gravement malades ne soient exclus du chômage?
- Le montant de l’allocation d’un aidants proches qui demande une dispense de recherche de travail est réduit à €390 par mois. Qui peut vivre avec ce montant? Combien d’aidants-proches ont activé cette dispense ?
- Quelle est votre vision pour les aidants proches? Considérez-vous comme acceptable que ces familles soient contraintes de basculer vers le CPAS quand elles y ont droit, avec une précarisation accrue et un régime de responsabilisation dans le cadre d’un PIIS, alors qu’elles n’ont aucunement besoin d’être accompagnées vers l’emploi ni de voir se renforcer les démarches administratives sous lesquelles elles croulent déjà?
La réponse du ministre :
Mesdames et messieurs les députés, les aidants proches jouent un rôle absolument essentiel dans notre société. Ils assument, souvent dans la discrétion, des responsabilités lourdes, humaines et indispensables. Le renforcement de leur reconnaissance, de leur statut et de leurs droits constitue une priorité sociale réelle, clairement inscrite dans l’accord de gouvernement, que je soutiens pleinement.
Les situations récemment évoquées dans la presse rappellent des réalités difficiles, que je connais personnellement, et qui appellent toute notre attention collective. Elles montrent surtout une chose: les aidants proches ont besoin de réponses plus lisibles, plus cohérentes et mieux adaptées à la complexité de leur quotidien.
Il est important à cet égard de rappeler un principe structurant. Le régime d’assurance chômage repose sur la disponibilité pour le marché du travail. Cette logique est constitutive du système et ne peut être détournée pour répondre de manière durable à des situations d’aidance lourde. C’est précisément pour cette raison que le droit prévoit déjà des mécanismes spécifiques et encadrés, distincts du chômage, pour reconnaître ces situations. Aujourd’hui, les demandeurs d’emploi peuvent bénéficier d’une dispense en qualité d’aidant proche dans des situations précisément définies et pour une durée limitée. Les travailleurs, quant à eux, disposent de dispositifs tels que le crédit-temps et les congés thématiques qui permettent de concilier activité professionnelle et responsabilité de soins. Les chiffres montrent clairement que l’essentiel de l’aidance s’exerce dans le cadre du maintien dans l’emploi. En 2024, on comptait en moyenne mensuelle 297 demandeurs d’emploi bénéficiant d’une dispense d’aidants proches, tandis que plus de 22 000 travailleurs combinent leur emploi avec des responsabilités de soins lourdes grâce au régime de crédit-temps, de congés thématiques, etc. Ce sont donc des milliers de familles qui combinent le travail avec l’aide à un aidant proche.
Ces données ne doivent toutefois pas conduire à minimiser la situation des quelque 297 demandeurs d’emploi concernés. Pour ces personnes également, la charge de soins constitue une réalité lourde, parfois incompatible avec une reprise immédiate d’activité, et qui appelle des réponses adaptées, lisibles et sécurisantes. La réforme du régime de chômage s’inscrit dans cette cohérence. Elle réaffirme sa logique assurantielle, tout en maintenant dans les limites prévues la dispense « aidant proche ». Elle garantit ainsi un cade clair pour les demandeurs d’emploi confrontés à de grandes responsabilités de soins, tout en évitant que le chômage ne devienne un dispositif de substitution à des politiques d’aidance plus structurelles.
Cela étant dit, je veux être très clair à ce sujet. Dire que le chômage n’est pas l’outil central ne signifie en aucun cas que les aidants proches, qu’ils soient travailleurs ou demandeurs d’emploi, doivent être laissés seuls face à leurs difficultés. Bien au contraire, le constat largement partagé est que le dispositif actuel doit être renforcé, simplifié et mieux articulé afin d’apporter des réponses plus justes tant aux personnes encore actives qu’à celles qui sont temporairement éloignées du marché du travail en raison de charges de soins lourdes.
Je tiens également à saluer les réflexions menées par plusieurs députés de cette assemblée sur le renforcement du soutien aux aidants proches. Je pense notamment à la proposition de loi présentée par Mme Lanjri, qui vise à assouplir certains aspects du congé thématique pour les aidants proches, notamment en ce qui concerne la prise en compte d’un séjour à temps partiel dans un établissement résidentiel, la durée minimale du congé et la durée de la reconnaissance en tant qu’aidant proche.
Je pense également aux réflexions de Mme Taton qui plaide, elle aussi, pour un élargissement des possibilités offertes aux aidants proches afin de mieux concilier vie professionnelle et vie privée. Ces initiatives parlementaires nourrissent utilement la réflexion en cours et constituent des contributions importantes au débat sur l’adaptation de notre cadre juridique aux réalités vécues par les aidants proches.
C’est dans cette perspective que je souhaite proposer, en tant que ministre de l’Emploi, un ensemble de pistes de réflexion sur la table du gouvernement. Ces pistes ont vocation à être discutées, approfondies et validées, en concertation étroite avec, notamment, mon collègue le ministre Beenders, qui est également compétent pour ces matières.
Elles visent à mieux répondre aux besoins des aidants proches salariés, mais aussi aux besoins des demandeurs d’emploi confrontés à des situations d’aidance lourde, en veillant à une articulation cohérente entre emploi, protection sociale et accompagnement.
Sans entrer dans les détails, ces réflexions portent naturellement sur une reconnaissance juridique plus transversale du statut d’aidant proche, une meilleure lisibilité et une simplification des démarches, un renforcement et une adaptation des congés existants, une protection accrue contre le traitement défavorable ou les discriminations liées à l’aidance, une amélioration effective des possibilités d’aménagement du travail ainsi qu’une meilleure articulation entre reconnaissance, congés, allocations et retour à l’emploi.
L’objectif est clair: permettre aux aidants proches de rester actifs lorsque c’est possible, de s’absenter lorsque c’est nécessaire et de le faire dans un cadre plus protecteur, plus cohérent et plus humain.
Mais, plus largement – et c’est ici qu’il faut aussi être attentifs –, ces enjeux dépassent la seule politique de l’emploi. Ils relèvent aussi des politiques de bien-être, de santé publique, de handicap, de politique familiale et d’égalité des chances. Ils appellent donc une approche coordonnée entre niveaux de pouvoir et entre ministres compétents, chacun dans le respect de ses responsabilités.
Il convient également de rappeler avec clarté et sans ambiguïté que les régions disposent de compétences déterminantes en matière d’accompagnement des personnes éloignées du marché du travail, d’aides sociales, de politique du handicap, de soutien aux familles et de services de proximité. À ce titre, elles jouent un rôle central dans la mise en place de dispositifs d’accompagnement, de répit, de soutien psychosocial et d’activation adaptés aux réalités vécues par les aidants proches, en particulier lorsqu’ils sont demandeurs d’emploi.
La réglementation du chômage ne peut ni ne doit se substituer à ces politiques régionales. Chaque niveau de pouvoir doit assumer pleinement son rôle afin que les aidants proches bénéficient d’un accompagnement cohérent, lisible et efficace, au plus près de leurs besoins.
Je vais, à cet effet, écrire un courrier aux ministres Coppieters, Gennez et Maron. L’objectif de cette démarche est clair: inviter chaque niveau de pouvoir à assumer pleinement ses responsabilités et à renforcer, dans le champ de ses compétences propres, les dispositifs de soutien aux aidants proches et aux parents d’enfants porteurs de handicap.
Une politique efficace en la matière ne peut reposer sur un seul levier. Elle suppose une mobilisation cohérente et complémentaire des instruments fédéraux et régionaux au service d’un accompagnement plus juste, plus lisible et plus humain des personnes concernées.
Pour ce qui me concerne en tant que ministre de l’Emploi, je resterai en tout cas pleinement engagé pour que notre marché du travail gagne en flexibilité intelligente et sécurisée afin de mieux permettre la conciliation entre vie professionnelle et vie privée. Et je serai avec conviction un allié de toutes les initiatives visant à renforcer de manière concrète et ciblée le soutien aux aidants proches qui assument des charges de soins lourdes.
Ma réplique :
Monsieur le ministre, merci de vos réponses.
Je trouve un peu fort de café de s’émouvoir de la bravoure de ces aidants proches qui donnent tout et qui, parfois, combinent ce soutien avec un emploi. Ce dont ces gens ont besoin est un statut adapté à leur situation, laquelle peut varier fortement. La souplesse dans ce qui leur est proposé est donc nécessaire. Par ailleurs, il faut des institutions en capacité d’accueillir leurs proches. Il s’agit de gens qui sont présents 24 h/24 et 7j/7, avec pour conséquence que les autres enfants de la famille, s’il y en a, en pâtissent. Ce n’est pas une vie! On ne peut la souhaiter à personne. Il ne s’agit pas de dire simplement: « Merci vraiment pour ce travail essentiel que vous accomplissez! » Enfin, franchement!
En plus, vous avez entrepris froidement et mécaniquement cette réforme, qui a déjà commencé à exclure, dès le 1er janvier, des personnes dans cette situation et qui en exclura encore d’autres au 1er mars et dans les mois à venir. Vous nous dites que vous êtes à présent acculé, alors que des articles de presse montrent à toute la population la violence et l’injustice des mesures que vous avez prises. Tout à coup, vous commencez à vous réveiller! Vous nous annoncez quelques mesures comme l’envoi d’un courrier. Il en est bien temps! Ce sont les mêmes partis à tous les niveaux de pouvoir. Pendant toute la campagne, vous avez affirmé que c’était super d’avoir des gouvernements symétriques pour travailler de manière cohérente. Or nous constatons qu’en Fédération Wallonie-Bruxelles, on est en train de couper à fond dans tous les droits sociaux des différents secteurs. Et vous nous annoncez que vous allez envoyer un courrier. Pourquoi? Pour demander de créer des places? Mais cela ne se décrète pas. Même si des budgets importants étaient engagés à cette fin dans les mois à venir, cela prendrait du temps, il faudrait recruter et cela ne permettrait pas à ces personnes qui vont être exclues ou qui le sont déjà de garder la tête hors de l’eau. Ce sont des drames humains qui sont en train de se produire. Cela fait des mois que vous êtes au courant et que vous avez décidé de maintenir cette réforme injuste, qui accule les gens dans des situations inextricables, si bien qu’ils n’auront qu’à se débrouiller avec 400 euros de moins par mois.
Qu’allez-vous faire concrètement? Je vous vois me répondre hors micro. Alors, dites-le nous: qu’allez-vous faire concrètement pour offrir à ces personnes un sursis, de sorte qu’elles ne soient pas exclues au 1er mars? On nous parle d’un statut dans l’accord de majorité. Toutefois, nous ne voyons pas le début d’un texte à ce sujet. Vous nous parlez de celui de Mme Lanjri. Maintenant, nous comprenons ce qu’elle faisait: elle vous briefait sur sa proposition de loi. C’est intéressant que vous vous parliez entre vous, c’est très bien.
La proposition de Mme Lanjri vise simplement à augmenter les congés pour les aidants proches. Cela ne résout pas du tout la situation dans laquelle certains seront jetés au 1er mars.
Allez-vous enfin mettre un moratoire sur l’exclusion des aidants proches? Ce qu’il faut faire, c’est suspendre temporairement l’exclusion de ces personnes pour avancer. En effet, il est bien temps de commencer à s’atteler à la création d’un statut. C’est ce que j’aurais voulu entendre et que je n’ai pas entendu.
Monsieur le président, je dépose donc une motion de recommandation qui demande au ministre de mettre en œuvre cette suspension et de travailler au plus vite à la mise en place d’un statut.

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